La rondelle
J'ai été faire une ride à vélo hier. À bout de souffle, le cul en feu et la goutte au nez, je suis descendu de ma monture et suis allé me reposer à l'ombre d'un bâtiment municipal, qui s'avéra être une usine de traitement des eaux usées. Une fois remis de mes émotions, je suis allé faire un tour du côté de deux bassins de décantation à ciel ouvert. L'endroit est ceinturé par une clôture Frost dont le portillon est cadenassé.
Il fait beau l'été. Un peu humide, mais oh combien agréable.
Une bouteille d'eau à la main, j'arpente sans but précis le stationnement gravillonné. Je me laisse pénétrer par cette langueur que seul un moment bénit des dieux comme celui-ci peut procurer. Je ne suis pas pressé de remonter en selle. La tête perdue dans mes pensées, je balaie les alentours du regard, à l'affût de ce menu détail qui a le don d'allumer en moi la flamme de l'inspiration. Il s'agit bien souvent d'un détail insignifiant. Une chose qui n'est pas à sa place, par exemple. Qui détonne d'avec son environnement. Du genre lamelle de mica sur une plage de sable blanc.
Comme de fait, je suis tombé sur l'anomalie. Une chose encore plus insignifiante de celles dont j'ai l'habitude de m'inspirer. Une simple rondelle métallique, dont l'utilité principale consiste à empêcher l'écrou de pénétrer trop profondément dans tous types de matériaux. Un ouvrier l'aura sans doute laissé tomber de sa boîte à outils, et ne se sera pas donné la peine de le ramasser. Ce n'est pas la première et ce ne sera pas la dernière fois que l'on laissera derrière soi un objet de si peu de valeur. Ce n'est quand même pas comme perdre un objet significatif, un tournevis ou un marteau, genre. On peut facilement se remettre d'une telle perte. Une amorce d'irritation, et le tour est joué. Adios amigos, et mes salutations à toute la famille.
Des questions me trottent dans la tête.
Qui a égaré l'objet ?
À quoi ressemble-t-il ( elle ) ?
Il ( elle ) a quel genre de caractère ?
Quel ( le ) est son train de vie ? Est-il ( elle ) marié ( e ) ?
Des enfants ? Des buts ? Des rêves ? Des réalisations ?
Et si, de par son statut de spectatrice inerte et captive, la rondelle était à même de fournir ces informations. Si elle était capable d'emmagasiner certaines données relatives à son passage parmi nous. Et tout aussi capable de déballer son sac à qui sait s'y prendre avec elle. Si une telle chose se pouvait, tous autant que nous sommes, ne nous précipiterions-nous pas sur la première chose susceptible de nous en apprendre davantage sur les personnes qui nous entourent ? Ne serions-nous pas curieux de savoir ce que le beau-frère pense réellement de nous ? Les raisons pour lesquelles notre ami d'enfance a pris ses distances depuis un certain temps ?
Affabulations, dites-vous ?
Saviez-vous qu'il y a une branche de la parapsychologie qui traite justement de ce phénomène que l'on nomme la psychométrie ? Je vous donne l'information pour ce qu'elle vaut, faites-en ce que vous voulez.
Une autre question me trotte dans la tête.
De combien d'années un objet doit-il être âgé avant de le considérer comme un artéfact ? On exhume sur une base régulière des artéfacts amérindiens dans la région. Si l'on se fie à la période durant laquelle les différentes tribus amérindiennes ont prospéré le long du Saint-Laurent, j'imagine que l'on parle de quelques siècles. Partant de ce postulat, est-ce absurde de penser que notre rondelle métallique risque de devenir la propriété de quelque conservateur de musée du futur qui s'empressera de la mettre sous verre ? Au vu de cette pièce de collection, les visiteurs du futur ne risquent-ils pas d'aborder l'objet sous le même angle que l'a fait leur ancêtre que je suis. C'est à dire se poser le même genre de questions que ceux mentionnées plus haut.
Et on en revient à la case départ: la rondelle.
Ce désir involontaire de laisser une trace de notre passage sur Terre. Un souvenir sur lequel se raccrocher lorsque le besoin de renouer avec un moment fugace de notre passé se fait sentir. Certains personnages importants peuplerons pour des siècles à venir les ouvrages de références. D'autres, de purs inconnus ceux-là, sortiront de l'anonymat sous la forme d'une découverte scientifique les concernant. On a qu'à penser aux différents spécimens d'hominidé découverts au fil des ans pour comprendre de quoi il retourne.
Il est un rituel que l'on accomplie sur une base régulière, et je parle ici de l'inscription manuscrite gravé à la surface d'une plaque de ciment fraîchement coulée. J'en veux pour preuve les inscriptions que j'ai moi-même effectuées sur la dalle de ciment qui supporte la pompe de ma piscine. Y sont inscrits le surnom de mes enfants ainsi que la date et l'année de l'ouvrage. Lors de la manipulation de la pompe, il m'arrive de porter mon attention sur les inscriptions et me remémorer de bons souvenirs les concernant. C'est un témoin silencieux de leur passage sur Terre. Ma modeste contribution à la pérennité de leur souvenir.
Ce qui m'emmène à parler de ma propre marque. La polyvalente de mon village fut construite en l'an de grâce 1972. Sur son flanc, on installa un trottoir qui devait servir à drainer ce flot d'étudiants qu'un bâtiment de cette capacité n'allait pas tarder à accueillir. Le jeune facétieux que j'étais à l'époque n'allait pas manquer une telle occasion de passer à l'histoire. Non pas que le coup fut prémédité, mais disons que lorsque l'occasion s'est présentée, j'ai pas fait volte-face et partit à courir dans l'autre direction. Profitant du fait que personne ne rôdait aux alentours, je ne me suis pas fait prier pour marcher sur le ciment fraîchement coulé. Étrange sensation que celle de fouler un endroit interdit: les jeunes écervelés de toutes générations confondues en conviendront. Bref, mon geste, tout insouciant fut-il, aura été pour moi une vitrine d'exposition que des centaine de personnes auront piétinée au gré de leurs allers et venues autour de la bâtisse. Certains ont dû s'interroger sur la provenance de ces marques insolites, alors que d'autres ont dû paser leur chemin, comme si de rien était. Que vous soyez d'un côté ou de l'autre de la clôture, un fait demeure: y'a de forte chance que ces traces de mon passage sur Terre me survivent. D'ici à ce que je bouffe les pissenlits par la racine, je me rends de temps à autres sur les lieux du méfait, et j'en profite toujours pour faire un voyage dans le passé, ce passé au contours de plus en plus diffus, où, pour l'espace d'un instant, un ado d'à peine quatorze ans a su se projeter dans le futur et venir émouvoir l'homme mûr que je suis devenu.
PS. S'il vous arrive jamais de passer par Beauharnois, faites un petit crochet vers le haut de la ville et aller jeter un coup d'œil à la polyvalente. Là, tout à côté, gravé pour des décennies à venir, si vous cherchez attentivement, vous allez trouver...
Il fait beau l'été. Un peu humide, mais oh combien agréable.
Une bouteille d'eau à la main, j'arpente sans but précis le stationnement gravillonné. Je me laisse pénétrer par cette langueur que seul un moment bénit des dieux comme celui-ci peut procurer. Je ne suis pas pressé de remonter en selle. La tête perdue dans mes pensées, je balaie les alentours du regard, à l'affût de ce menu détail qui a le don d'allumer en moi la flamme de l'inspiration. Il s'agit bien souvent d'un détail insignifiant. Une chose qui n'est pas à sa place, par exemple. Qui détonne d'avec son environnement. Du genre lamelle de mica sur une plage de sable blanc.
Comme de fait, je suis tombé sur l'anomalie. Une chose encore plus insignifiante de celles dont j'ai l'habitude de m'inspirer. Une simple rondelle métallique, dont l'utilité principale consiste à empêcher l'écrou de pénétrer trop profondément dans tous types de matériaux. Un ouvrier l'aura sans doute laissé tomber de sa boîte à outils, et ne se sera pas donné la peine de le ramasser. Ce n'est pas la première et ce ne sera pas la dernière fois que l'on laissera derrière soi un objet de si peu de valeur. Ce n'est quand même pas comme perdre un objet significatif, un tournevis ou un marteau, genre. On peut facilement se remettre d'une telle perte. Une amorce d'irritation, et le tour est joué. Adios amigos, et mes salutations à toute la famille.
Des questions me trottent dans la tête.
Qui a égaré l'objet ?
À quoi ressemble-t-il ( elle ) ?
Il ( elle ) a quel genre de caractère ?
Quel ( le ) est son train de vie ? Est-il ( elle ) marié ( e ) ?
Des enfants ? Des buts ? Des rêves ? Des réalisations ?
Et si, de par son statut de spectatrice inerte et captive, la rondelle était à même de fournir ces informations. Si elle était capable d'emmagasiner certaines données relatives à son passage parmi nous. Et tout aussi capable de déballer son sac à qui sait s'y prendre avec elle. Si une telle chose se pouvait, tous autant que nous sommes, ne nous précipiterions-nous pas sur la première chose susceptible de nous en apprendre davantage sur les personnes qui nous entourent ? Ne serions-nous pas curieux de savoir ce que le beau-frère pense réellement de nous ? Les raisons pour lesquelles notre ami d'enfance a pris ses distances depuis un certain temps ?
Affabulations, dites-vous ?
Saviez-vous qu'il y a une branche de la parapsychologie qui traite justement de ce phénomène que l'on nomme la psychométrie ? Je vous donne l'information pour ce qu'elle vaut, faites-en ce que vous voulez.
Une autre question me trotte dans la tête.
De combien d'années un objet doit-il être âgé avant de le considérer comme un artéfact ? On exhume sur une base régulière des artéfacts amérindiens dans la région. Si l'on se fie à la période durant laquelle les différentes tribus amérindiennes ont prospéré le long du Saint-Laurent, j'imagine que l'on parle de quelques siècles. Partant de ce postulat, est-ce absurde de penser que notre rondelle métallique risque de devenir la propriété de quelque conservateur de musée du futur qui s'empressera de la mettre sous verre ? Au vu de cette pièce de collection, les visiteurs du futur ne risquent-ils pas d'aborder l'objet sous le même angle que l'a fait leur ancêtre que je suis. C'est à dire se poser le même genre de questions que ceux mentionnées plus haut.
Et on en revient à la case départ: la rondelle.
Ce désir involontaire de laisser une trace de notre passage sur Terre. Un souvenir sur lequel se raccrocher lorsque le besoin de renouer avec un moment fugace de notre passé se fait sentir. Certains personnages importants peuplerons pour des siècles à venir les ouvrages de références. D'autres, de purs inconnus ceux-là, sortiront de l'anonymat sous la forme d'une découverte scientifique les concernant. On a qu'à penser aux différents spécimens d'hominidé découverts au fil des ans pour comprendre de quoi il retourne.
Il est un rituel que l'on accomplie sur une base régulière, et je parle ici de l'inscription manuscrite gravé à la surface d'une plaque de ciment fraîchement coulée. J'en veux pour preuve les inscriptions que j'ai moi-même effectuées sur la dalle de ciment qui supporte la pompe de ma piscine. Y sont inscrits le surnom de mes enfants ainsi que la date et l'année de l'ouvrage. Lors de la manipulation de la pompe, il m'arrive de porter mon attention sur les inscriptions et me remémorer de bons souvenirs les concernant. C'est un témoin silencieux de leur passage sur Terre. Ma modeste contribution à la pérennité de leur souvenir.
Ce qui m'emmène à parler de ma propre marque. La polyvalente de mon village fut construite en l'an de grâce 1972. Sur son flanc, on installa un trottoir qui devait servir à drainer ce flot d'étudiants qu'un bâtiment de cette capacité n'allait pas tarder à accueillir. Le jeune facétieux que j'étais à l'époque n'allait pas manquer une telle occasion de passer à l'histoire. Non pas que le coup fut prémédité, mais disons que lorsque l'occasion s'est présentée, j'ai pas fait volte-face et partit à courir dans l'autre direction. Profitant du fait que personne ne rôdait aux alentours, je ne me suis pas fait prier pour marcher sur le ciment fraîchement coulé. Étrange sensation que celle de fouler un endroit interdit: les jeunes écervelés de toutes générations confondues en conviendront. Bref, mon geste, tout insouciant fut-il, aura été pour moi une vitrine d'exposition que des centaine de personnes auront piétinée au gré de leurs allers et venues autour de la bâtisse. Certains ont dû s'interroger sur la provenance de ces marques insolites, alors que d'autres ont dû paser leur chemin, comme si de rien était. Que vous soyez d'un côté ou de l'autre de la clôture, un fait demeure: y'a de forte chance que ces traces de mon passage sur Terre me survivent. D'ici à ce que je bouffe les pissenlits par la racine, je me rends de temps à autres sur les lieux du méfait, et j'en profite toujours pour faire un voyage dans le passé, ce passé au contours de plus en plus diffus, où, pour l'espace d'un instant, un ado d'à peine quatorze ans a su se projeter dans le futur et venir émouvoir l'homme mûr que je suis devenu.
PS. S'il vous arrive jamais de passer par Beauharnois, faites un petit crochet vers le haut de la ville et aller jeter un coup d'œil à la polyvalente. Là, tout à côté, gravé pour des décennies à venir, si vous cherchez attentivement, vous allez trouver...


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