Le "justicier"
Un gamin de huit ans ne devrait jamais rentrer chez lui et trouver sa mère étendue sur le plancher de cuisine, le visage tuméfié et les lèvres en sang. Jamais!
C'est pourtant ce qui m'est arrivé, et arrive trop souvent à une portion non négligeable d'enfants. Avant de continuer, faut que vous sachiez que j'ai été élevé par ma grand-mère. Ma mère biologique s'est fait engrosser à l'âge dix-sept ans par un américain qui était de passage dans la métropole au moment où ses hormones la démangeaient. Vu qu'elle était sur le point de se marier, et qu'il n'était pas question pour son futur mari qu'elle lui impose la présence d'un enfant né du pécher, c'est ainsi que j'ai abouti chez ma grand-mère, qui m'a adopté dans les tous premiers mois de mon existence. C'était ça ou grossir les rangs des orphelins de Duplessis - avec ce que l'on sait aujourd'hui de ce qu'il leur est arrivé, ce fut un moindre mal, si vous voulez mon avis. En fait, je suis injuste de dire ça. C'est sans commune mesure. J'ai eu la chance d'être amoureusement élevé par cette femme extraordinaire, qui a mit ses propres intérêts personnels en veilleuse afin de s'occuper de l'engeance de son ingrate de fille, cette même fille qu'elle allait accompagner au pied de l'autel et dont elle allait se faire du sang d'encre pour les années à venir.
Ma mère ( grand-mère ) m'a inculqué des valeurs et des préceptes moraux d'une autre époque. Une époque où les mots respect de l'autorité, discipline et persévérance voulaient encore dire quelque chose. Non pas que l'émergence d'un nouvel ordre social issu d'un désir légitime de changement fut mauvais en soi. Sauf que, partant de ce prémisse, les abus de toutes sortes furent légions, y compris l'accession aux paradis artificiels. Un monde peuplé d'intellectuels néo-libéralistes qui voulaient refaire le monde sur une feuille de chanvre. S'agissait pas de savoir s'ils réussiraient effectivement à s'affranchir de leur passé, mais d'entretenir l'illusion que c'était le cas.
Donc, ma mère m'a inculqué des valeurs...
Mon père ( grand-père ) a tenté, quant à lui, de m'inculquer des travers. Entre autres choses, à régler mes différents à coups de claques sur la gueule; refuser toutes formes de compromis; tasser de mon chemin tous ceux qui pensent différemment de moi. En un mot, devenir le monstre d'égoisme que lui-même était. Un monstre dont l'enfant que j'étais n'a jamais deviné l'existence. Le croque-mitaine était parmi nous, personnifié par l'homme qui était sensé subvenir à nos besoins ainsi que nous protéger, et je n'en ai foutrement rien su.
En certaines occasions, ma mère pouvait respirer plus à l'aise: il était tout sucre tout miel lorsque j'étais dans les environs. Hypocrite jusque dans les moindres replis de son être, il attendait, pour exécuter sa sale besogne, que personne ne puisse le déranger.
Comme le prédateur qui s'apprête à fondre sur sa proie, il attend son heure. Rien ne presse. Elle est à sa merci. Ne reste plus qu'à fignoler les derniers détails. Qu'est-ce qu'il va lui faire, à la salope? Par quoi commencer? Je l'imagine en train de cuver son vin et s'inventer une histoire dans lequel il s'octroit le rôle de ce justicier par qui arrive le châtiment. Dans son esprit dérangé, il a tous les droits, dont celui de foutre une correction à cette femme qui a eu l'insolence de le contrarier.
J'écris cette histoire avec un pincement au coeur. Elle me confronte avec mes propres démons intérieurs. Héritier d'un legs chargé d'émotions contradictoires, je suis devenu le résultat de ces deux pôles d'influences, avec ce que cela représente de tiraillements intérieurs.
À suivre...
C'est pourtant ce qui m'est arrivé, et arrive trop souvent à une portion non négligeable d'enfants. Avant de continuer, faut que vous sachiez que j'ai été élevé par ma grand-mère. Ma mère biologique s'est fait engrosser à l'âge dix-sept ans par un américain qui était de passage dans la métropole au moment où ses hormones la démangeaient. Vu qu'elle était sur le point de se marier, et qu'il n'était pas question pour son futur mari qu'elle lui impose la présence d'un enfant né du pécher, c'est ainsi que j'ai abouti chez ma grand-mère, qui m'a adopté dans les tous premiers mois de mon existence. C'était ça ou grossir les rangs des orphelins de Duplessis - avec ce que l'on sait aujourd'hui de ce qu'il leur est arrivé, ce fut un moindre mal, si vous voulez mon avis. En fait, je suis injuste de dire ça. C'est sans commune mesure. J'ai eu la chance d'être amoureusement élevé par cette femme extraordinaire, qui a mit ses propres intérêts personnels en veilleuse afin de s'occuper de l'engeance de son ingrate de fille, cette même fille qu'elle allait accompagner au pied de l'autel et dont elle allait se faire du sang d'encre pour les années à venir.
Ma mère ( grand-mère ) m'a inculqué des valeurs et des préceptes moraux d'une autre époque. Une époque où les mots respect de l'autorité, discipline et persévérance voulaient encore dire quelque chose. Non pas que l'émergence d'un nouvel ordre social issu d'un désir légitime de changement fut mauvais en soi. Sauf que, partant de ce prémisse, les abus de toutes sortes furent légions, y compris l'accession aux paradis artificiels. Un monde peuplé d'intellectuels néo-libéralistes qui voulaient refaire le monde sur une feuille de chanvre. S'agissait pas de savoir s'ils réussiraient effectivement à s'affranchir de leur passé, mais d'entretenir l'illusion que c'était le cas.
Donc, ma mère m'a inculqué des valeurs...
Mon père ( grand-père ) a tenté, quant à lui, de m'inculquer des travers. Entre autres choses, à régler mes différents à coups de claques sur la gueule; refuser toutes formes de compromis; tasser de mon chemin tous ceux qui pensent différemment de moi. En un mot, devenir le monstre d'égoisme que lui-même était. Un monstre dont l'enfant que j'étais n'a jamais deviné l'existence. Le croque-mitaine était parmi nous, personnifié par l'homme qui était sensé subvenir à nos besoins ainsi que nous protéger, et je n'en ai foutrement rien su.
En certaines occasions, ma mère pouvait respirer plus à l'aise: il était tout sucre tout miel lorsque j'étais dans les environs. Hypocrite jusque dans les moindres replis de son être, il attendait, pour exécuter sa sale besogne, que personne ne puisse le déranger.
Comme le prédateur qui s'apprête à fondre sur sa proie, il attend son heure. Rien ne presse. Elle est à sa merci. Ne reste plus qu'à fignoler les derniers détails. Qu'est-ce qu'il va lui faire, à la salope? Par quoi commencer? Je l'imagine en train de cuver son vin et s'inventer une histoire dans lequel il s'octroit le rôle de ce justicier par qui arrive le châtiment. Dans son esprit dérangé, il a tous les droits, dont celui de foutre une correction à cette femme qui a eu l'insolence de le contrarier.
J'écris cette histoire avec un pincement au coeur. Elle me confronte avec mes propres démons intérieurs. Héritier d'un legs chargé d'émotions contradictoires, je suis devenu le résultat de ces deux pôles d'influences, avec ce que cela représente de tiraillements intérieurs.
À suivre...


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