Réflexions de Ladine

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur mes états d'âme du moment, et plus...

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Lieu : Vaudreuil-Soulange, Canada

jeudi, juillet 07, 2005

L'homme derrière le salaud

( Suite de la rubrique " le justicier " )


Après la raclée que ma mère a subit, rien n'a plus jamais été pareil par la suite. Mon père s'est fait mettre à l'ombre, le temps pour lui de réfléchir au geste qu'il venait de commettre. Ma mère s'en faisait pour l'avenir: comment vais-je m'en sortir, avec ton père qui est en prison ?, qu'elle m’assena le soir-même de l’incident. Comme si un enfant de sept ans pouvait connaître la réponse. À plus forte raison quand cet enfant de sept ans est traumatisé par les événements.
Sitôt le bonhomme derrière les barreaux, mes oncles et tantes ( frères et soeurs, si vous avez suivit l'histoire ) décidèrent de se concerter afin de trouver une solution au petit problème passager.
( C'est sciemment que je traite l'événement comme s'il s'était agit d'une simple irritation. Il était d'usage courant à l'époque de banaliser les violences conjugales, entre autre choses en en niant l'existence et en bâclant la résolution du problème. Jusqu'au clergé qui encourageait les familles à régler leurs petits désacords à l'interne. La femme n'était pour eux qu'un citoyen de seconde classe, qui méritait de temps à autres de se faire ramener à l'ordre lorsqu'elle osait dévier de son rôle de femme aimante et servile ).
J'ignore qu'elle fut la teneur de leurs propos, mais sitôt l'affaire expédié, tout ce beau monde ne trouva rien de mieux à faire que de justement nous expédier, ma mère et moi, chez la moitié de mon patrimoine génétique. C'est alors que commenca ce qui n'allait pas tarder à devenir la plus éprouvante expérience de ma jeune personne. Imaginez un peu: non seulement nous aboutissions dans une famille sans y avoir été invité, mais de surcroit, dans une famille dont le coq de basse-cours éprouvait une aversion à peine voilée envers le sale merdeux que j'étais. On ne fut pas long à comprendre que les choses allaient marcher à la façon de monsieur, que l'on avait intérêt à adopter un profil bas, nous fondre dans le décors. Et que si ça ne faisait pas notre affaire, nous n'avions qu'à lever les voiles et disparaîtres pour de bon. Tout le monde ne s'en porterait que mieux.
Malheureusement pour lui, la visite s'est éternisée.
Je ne garde qu'un souvenir très vague de ce que fut ma relation avec ma mère naturelle à cette époque. J'imagine qu'elle faisait comme ma mère adoptive, qu'elle fermait sa gueule et déplacait le moins d'air possible. Ça devait probablement être le cas car je revois encore son mari aller prendre sa cuite à tous les jours et se ramener le portrait à l'appartement en divaguant et chancelant sur ses jambes. Quand il était dans cet état, inutile de vous dire que la tappisserie se ramassait avec un nouvel élément chimique, qui tenait plus du biologique que du syntétique.
On fait un plat aujourd'hui de l'administration de la fessée en guise de réprobation face aux mauvais comportements d'un enfant. Ben, laissez-moi vous dire qu’à l’époque la chose était répandue comme c’est pas possible. Je garde le souvenir de quelques bonnes taloches administrées sur les fesses qui m'empêchèrent de m'asseoir des heures durants; le grand slack n'avait pas son meilleur pour discipliner les têtes fortes dans mon genre.
( S'il y a bien une chose que mon père ( grand-père ) se faisait un point d'honneur de ne jamais faire, c'est de s'en prendre physiquement à moi. Je lui en suis reconnaissant: c'est pas tout le monde qui aurait fait preuve de la même retenue face à un enfant, en cette ère bénie de châtiment corporel ).
Toujours est-il que nous sommes resté presque un an dans notre famille d'acceuil. De crises de larmes en crises d'angoisses, j'ai fait mon petit bonhomme de chemin dans cette tourmente dont je me serais aisément passé.
J'allais voir mon père de temps à autre. Je me souviens comme si c'était hier encore de son appartement. Un appartement qui tenait plus d'une maison de chambre que d'un appartement comme tel. Aussitôt entré, ont s'assoyaient tous les deux à table. Invariablement, il en venait toujours à m'offrir un chocolat au lait, et invariablement, j'en venais toujours à accepter son offre. Une petite gâterie qu'il devait avoir toutes les difficultés du monde à s'offrir, mais qu'il tenait quand même à posséder, ne serait-ce que pour s'assurer de la régularité de mes visites.
Assis l'un en face de l'autre, nous avons discutés, et discutés, et discutés. De sujets la plupart du temps sans réels intérêts – en fait, il voulait surtout savoir si on reviendra jamais habiter avec lui moi et ma mère, question pour laquelle je n'avais évidemment aucune réponse à fournir – mais routine oh combien appréciée par l'enfant écorché par la vie que j'étais. Tout, en autant que je jouisse de sa présence. Dans ces moments-là, il était tout à moi. À ma seule disposition. Si je lui avais demandé quoi que ce soit, je suis persuadé qu'il aurait remué mer et monde pour satisfaire à mes moindres caprices; tout un changement d'attitude par rapport avec l'égoïsme avec lequel il nous avait habitué de négocier. Il n'y avait, chez lui, plus aucune trace d'aggressivité. Son visage taillé dans le roc n'évoquait plus la froideur de la pierre. Un sbire sans émotions à la solde d'un capo de la mafia.
C'est plate à dire mais, à ma satisfaction personnelle, il n'était plus l'ombre de lui-même. Il n'était que le pâle reflet de cet homme qu'il avait été: fier et indestructible. Une sorte de super-héros sans foi ni loi, toujours prêts à donner le change à tous ceux qui auraient voulu lui mettre des bâtons dans les roues.
Mes yeux d'enfants ne voyaient plus qu'un être fragile dont la vie n'avait pas fait de quartier...
Un homme de la vieille école. Un homme vieux, décrépit, vouté. Silhouette spectrale sans relief...
Un homme qui n'aura pas su répandre l'amour autour de lui...
Un homme qui ignorait tout du sens du mot compromis..
Mais qui savait faire le meilleur des chocolats au lait qui soit.
( À suivre... )